Avec l’IA, quel modèle économique pour les experts-comptables ?

2018-11-30T10:42:46+00:00 29 novembre 2018|Catégories : ANALYSE|Mots-clés : , , |

Depuis l’informatisation des cabinets, le temps nécessaire à la production des comptes d’une entreprise n’a cessé de se réduire. Et les derniers développements de l’IA, à force d’automatisation, devraient rapidement porter ce temps humain à quantité négligeable. Nous le savons tous, c’est bien le modèle économique historique de nos cabinets qui s’en trouve ainsi interrogé. En d’autres termes, à quoi ressemblera demain l’activité d’un cabinet et quelle sera son identité ?

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Pour répondre à cette question, posons pour préalable qu’il ne s’agit pas d’abandonner la comptabilité, bien au contraire, car elle constitue cette matière première indispensable et précieuse : la donnée. Il s’agit de passer progressivement d’une logique de production (opération mécanique confiée à une IA plus efficace et instantanée) à celle d’exploitation des données et d’accompagnement du client (opération proprement humaine).

La data comptable et nouvelles missions

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Ceci étant dit, ce changement de paradigme n’est pas une mince affaire. Cela nécessitera très probablement de lourds investissements qu’il s’agisse de choisir les bons outils ou faire évoluer les compétences des collaborateurs vers une fonction d’analyse de la data au service du client.

Formalisation d’un nouveau modèle

Selon Alexander Osterwalder, théoricien des affaires suisse, auteur, consultant et entrepreneur, et Yves Pigneur, informaticien et professeur de systèmes d’information de gestion, il est possible de cerner le modèle économique d’une activité à travers les éléments essentiels suivants : partenaires clés, activités clés, segments de clientèles, canaux de distributions, relation client, ressources clés, structures de coûts et les sources de revenus. Des facteurs clés qui permettent de cerner l’évolution du modèle économique à travers les CANEVA ci-dessous :

Modèle d’un cabinet à taille humaine exerçant le métier traditionnel de tenue de comptes

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Modèle économique de l’expert-comptable augmenté par l’IA

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Réinventer la relation clients grâce à l’IA

La relation client est l’un des premiers domaines bousculés par l’IA : elle a été considérablement repensée grâce à des sites internes plus dynamiques et interactifs, de nouvelles applications mobiles, par la gamification. Ce qu’on qualifie « User Experience », « User Interface », le fameux « UX-UI » devrait évoluer drastiquement grâce aux progrès de l’IA sur le plan de l’empathie, la voix, la vue, le langage, la connaissance, le raisonnement. etc.

Par ailleurs le niveau des clients a augmenté : ils sont mieux informés, savent faire des comparaisons… Nécessairement, les exigences relatives à la qualité de la relation augmenteront de manière corrélative.

A l’aune de ces constats, les cabinets n’ont d’autres choix que d’interroger de manière continue la bonne adéquation de leur relation avec leurs clients tout en travaillant sur leurs softs skills : la disponibilité, l’écoute, l’empathie…

Mettre les données historiques à profit pour faire du prédictif

Que demande un chef d’entreprise pour piloter son entreprise ? Des indicateurs délivrés en temps réel pour éclairer ses décisions. La seule production du bilan 2 à 4 mois après la date de clôture ne porte donc plus la valeur ajoutée attendue. C’est pourquoi, des éditeurs de logiciels développent des outils d’analyse prédictive visant à informer automatiquement l’utilisateur. Par exemple, par l’analyse des besoins de trésorerie, être en mesure d’alerter lorsqu’une embauche génère un besoin supplémentaire.

Créer des missions à forte valeur ajoutée hors du périmètre de la mission traditionnelle

Si l’expert-comptable demeure l’interlocuteur privilégié du dirigeant, sa fonction de conseil reste mal identifiée. Car il ne propose que rarement de telles missions ou, pire, ne les facture pas, selon l’étude Xerfi publiée en décembre 2016 sur le marché de l’expertise comptable.

Par ailleurs, développer ce type de mission peut conduire à sortir de son marché traditionnel voire à changer – élargir – ses cibles, le marché de la TPE n’étant pas toujours adapté.

Citons ici trois exemples mis en pratique assez rapidement par certains cabinets :

  1. La direction financière externalisée. Le succès de l’offre de « directeur administratif et financier externalisé » répond à un besoin croissant des TPE-PME ne disposant pas (ou pas à temps plein) de DAF. Mais également de grands groupes qui ont besoin d’un d’accompagnement permanent ou ponctuel. Or, l’expert-comptable dispose des compétences adéquates pour accomplir la plupart des missions habituellement confiées à un DAF¹. Par ailleurs, la loi du 6 août 2015 autorise désormais les professionnels à effectuer « toutes études ou travaux d’ordre statistiques, économique, ou administratif » sans nécessité d’avoir une autre mission comptable pour le client. Une intervention qui peut notamment cibler les aspects financiers, managériaux, la production d’informations de gestion de qualité, y compris par la mise en place d’outils adéquats.
  2.  Devenir spécialiste des systèmes d’informations. Selon une étude du cabinet Deloitte², seules 11% des TPE/PME françaises de moins de 50 collaborateurs sont équipées en outils digitaux de productivité, soit deux fois moins que la moyenne des PME européennes. Or l’expert-comptable, interlocuteur privilégié des TPE/PME, est le mieux placé pour accompagner leur transition numérique en intégrant, notamment, des solutions d’automatisation des processus administratifs et comptables. Ce qui implique de maitriser différentes solutions, notamment via des plateformes afin d’être en mesure de les déployer chez son client. Plus encore, la nécessité de maitriser les risques en matière de sécurité informatique, de confidentialité des données des clients, des salariés et le droit à la déconnexion de ces derniers ouvre à la profession, en particulier compte tenu de l’entrée en vigueur du RGPD, un champ extraordinaire de mission de « conformité » .
  3.  Spécialiste de l’information non-financière. Trop centrés sur le bilan comptable et la liasse fiscale, les professionnels ne tirent pas toujours parti de la richesse des flux que la gestion d’une entreprise génère. Car, au-delà des données financières, il existe un grand nombre de données quantitatives, voire qualitatives désormais précieuses. Citons notamment la quantité de matières premières, de kW/h, le volume d’eau consommés, le nombre de kilomètres parcourus par les salariés, le volume d’eau… Des informations extra-financières directement liées aux préoccupations environnementales et exigées par un nombre croissant de parties prenantes. Ainsi, la réalisation d’un bilan carbone³ serait grandement facilité par la mise en place d’une comptabilité analytique bien pensée et assisté par l’IA. On le comprend, ce rôle traditionnel de collecte et de consolidation de l’information que la profession joue dans le domaine financier peut aisément s’étendre aux informations sociales, sociétales et environnementales en utilisant les potentialités de l’IA et du big Data. Ceci afin de fournir aux investisseurs et aux parties prenantes des indicateurs et des garanties de conformité. En somme, s’agissant de d’informations destinées à instaurer la confiance, ne s’agit-il pas du cœur de métier de l’expert-comptable ?

auteur

Hervé Gbégo
Hervé GbégoExpert-comptable, commissaire aux comptes, vice-président de l’OEC Paris Île-de-France

Notes

¹ L’Asforef, en partenariat avec HEC a créé une formation « DAF externalisé« 
³ Outil proposé par l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie pour mesurer l’impact carbone de l’activité d’une entreprise en les convertissant en facteur d’émission. En savoir plus.

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